Secteur Saint-Grégoire

Baigné par les rivières Godefroy et Sainte-Marguerite, le plus occidental et le plus populeux des secteurs se particularise par ses débuts acadiens. La toponymie des lieux le rappelle. À preuve, les artères principales du secteur arborent fièrement les noms de Port-Royal et des Acadiens. Bien que les fiefs qui composent Saint-Grégoire aient été concédés en 1638 (Godefroy)* et en 1675 (Roquetaillade), il aura fallu attendre la déportation acadienne de 1755 avant de voir s’établir une colonie assez vigoureuse pour donner vie à une communauté durable.

Trois vagues d’immigration consécutives correspondent à autant d’établissements sur les terres de Saint-Grégoire. l’histoire de ces bâtisseurs ressemble à une épopée tant leur destin est parsemé des rebondissements les plus divers. À cet égard, la vie d’Étienne Hébert et de Josephte Babin est tissée sur le modèle d’Évangéline. L’abbé Henri-Raymond Casgrain‡ relate les tribulations de ce rescapé du Grand Chambardement qui, en arrivant au pays, part à la recherche de ses frères dispersés aux Etats-Unis. Après les avoir ramenés, les quatre frères s’installent à Saint-Grégoire. Pour sa part, Étienne retrouve sa bien-aimée, dont il avait perdu la trace depuis l’Acadie et l’épouse. Le couple sera à l’origine d’une lignée remarquable à laquelle appartient la romancière Anne Hébert.

La vie s’organise d’abord aux environs du lac Saint-Paul, de la rivière Godefroy et du port Saint-Paul. Le XVIIIe siècle, grâce au talent légendaire des Acadiens en ce domaine, aurait accueilli au lac Saint-Paul un chantier naval capable de construire des bateaux de 60 à 80 pieds. Le vocable de Saint-Grégoire, quant à lui, a été imposé par le clergé trifluvien; les fondateurs lui préférant un nom plus apte à évoquer leur terre d’origine comme Sainte-Marguerite ou village Godefroy.

En dépit de la reconnaissance de Saint-Grégoire comme paroisse, aucun document officiel n’atteste son érection canonique. Cette particularité n’a pas empêché l’abbé Conefroy de réaliser les plans et de faire construire (1803-1806) une église considérée comme un joyau de notre architecture religieuse. À l’intérieur, le retable et le tabernacle (1713-1714) laissés par les récollets ainsi que les sculptures de Urbain Brien dit Desrochers valent à eux seuls le détour.

Saint-Grégoire a vu naître un architecte réputé doublé d’un patriote exemplaire. Fils d’Étienne Hébert, le major Jean-Baptiste Hébert (1779-1863) a réalisé plusieurs édifices institutionnels dont le séminaire de Nicolet (1827-1830). La position radicale d’Hébert lors de la rébellion de 1837-1838 lui valut un séjour en prison. Malgré cela, il fut député de 1808 à 1814 et de 1830 à 1838. Représentant du style monumental canadien, le manoir Hébert (boulevard des Acadiens), œuvre du major Hébert, a hébergé ses descendants jusqu’au milieu des années soixante-dix. Parmi les personnalités marquantes de Saint-Grégoire, mentionnons un autre ardent défenseur du fait français au Canada : l’historien et mémoraliste Alfred Désilets (1841-1921). Saint-Grégoire se glorifie, en outre, de la fondation des sœurs de l’Assomption de la Sainte-Vierge; l’œuvre exemplaire de cette communauté enseignante est encore mieux connue à l’étranger qu’au Québec.

L’orientation agricole de Saint-Grégoire va de soi. Toutefois, d’autres activités ont su occuper une partie de la population. Les moulins à fouler les étoffes,les fromageries, les manufactures de chaussures et le transport des personnes et des marchandises entre les deux rives du fleuve, avant l’ouverture du pont Laviolette, ont fait vivre plusieurs familles. Le moulin à vent (1792) nous plonge plus loin dans un passé où la féodalité régissait encore les rapports économiques et sociaux.

*Jean Godefroy fut le compagnon et l’interprète de Champlain.

Un pèlerinage au pays d’Évangéline, Québec, 1888

vers le haut